Transcription vidéo
[musique]
[Les délicats motifs en dentelle blanche de deux robes de mariée apparaissent.]
Lorsqu’on les considère dans le contexte de leur histoire personnelle, ces robes cessent d’être de simples vêtements. Ce sont de véritables artéfacts.
[Superposé sur la jupe de l’une des robes, le titre : « Une histoire de deux robes de mariée ». Un homme barbu se tient avec les deux robes, toutes deux placées sur des mannequins féminins.]
[musique]
Bonjour, je m’appelle Ivan Sayers. Je suis historien de la mode et conservateur de musée. Aujourd’hui, j’aimerais partager avec vous deux robes de mariée, ou plutôt deux artéfacts historiques. Toutes deux appartenaient à des femmes qui ont vécu dans les Prairies canadiennes durant la première moitié du 20e siècle, et les deux robes sont magnifiques. Ce qui les définit comme artéfacts, cependant, ce sont les histoires opposées des femmes qui les ont portées.
[A la gauche d’Ivan se trouve la plus froufroutante et dentelée des deux robes.]
La première robe de mariée a été portée par une certaine Mme Tuff, qui s’est mariée à Glasgow, en Écosse, vers 1908. En 1911, elle et son mari ont immigré au Canada et se sont installés dans une ferme à l’extérieur de Winnipeg. La robe de mariée Tuff, comme je l’appelle, est conçue dans le style Art nouveau, avec des lignes fluides et de nombreuses ornementations typiques de l’époque, reflétant les idéaux de jeunesse et de féminité. La robe est faite de coton et comporte à la fois de la dentelle de Valence fabriquée à la machine et des insertions de dentelle chimique que vous pouvez voir ici.
[Cercles de dentelle avec un motif floral.]
Sous cette robe, elle aurait porté plusieurs couches de sous-vêtements, dont une chemise,
[Il désigne la taille de la robe.]
un corset, desbas, peut-être attachés au corset ou avec une jarretière séparée, un rembourrage pour la poitrine, un coussinet à l’arrière des hanches, des pantalons bouffants caleçons, un cache-corset et au minimum trois jupons. Tous ces éléments contribuaient à créer cette silhouette. C’est lorsque la robe est vue de profil que l’on perçoit pleinement l’effet de toutes ces structures. Une silhouette en fait conçue pour être admirée de côté. Le corps féminin exagéré reste entièrement couvert, du cou jusqu’au sol, créant un équilibre approprié entre modestie et physicalité.
[Un gros plan du torse révèle les couches de la robe.]
Lorsque la Grande Guerre a éclaté en 1914, le mari de Mme Tuff s’est enrôlé dans l’armée canadienne et est parti combattre en Europe. En son absence, elle a géré la ferme et élevé seule de leurs deux petites filles. Le temps a passé, et elle a appris qu’il avait été blessé deux fois lors d’attaques au gaz, mais elle était soulagée de d’apprendre qu’il avait survécu. Quand un troisième télégramme est arrivé, déclarant son mari porté disparu au combat et présumé mort, elle a refusé d’accepter cela comme un fait.
[Une vue de face de la robe met en évidence les motifs en dentelle et les coutures élaborées.]
Elle a confié leurs deux filles à une famille voisine et est partie pour l’Europe en guerre, déterminée à retrouver son mari.
[Des boutons nacrés ferment le devant de la robe.]
Une fois sur place, elle a travaillé comme auprès de l’armée canadienne, chantant dans les camps et hôpitaux militaires, tout en recherchant son mari disparu. Incroyablement, elle l’a retrouvé dans un hôpital de campagne. Il était gravement blessé, mais ils étaient finalement réunis. Il a pu être rapatrié au Canada, où il a guéri, et la famille Tuff a pu reprendre sa vie à la ferme. Une histoire de bravoure, de dévouement et d’amour inconditionnel.
[Avec ses longues colonnes verticales de dentelle, la jupe pleine longueur de la robe s’étend de la taille au sol. La dentelle orne aussi le col de la robe, qui recouvre entièrement le cou de la mariée. Ivan se tourne maintenant vers la deuxième robe.]
[musique]
À l’inverse, l’histoire derrière cette robe de mariée est bien plus tragique. Contrairement à la robe Tuff, qui, bien que magnifique, était fabriquée en usine, cette élégante robe a été confectionnée sur mesure à Winnipeg en 1930 pour un mariage de la haute société. Elle est en velours panné, ce qui signifie que le velours a été pressé après tissage afin de lui donner l’éclat du satin. Elle est doublée de mousseline de soie et possède une traîne de 14 pieds.
[La traîne s’étend derrière la robe, déployée sur le sol.]
La traîne semble être d’un seul tenant, mais est composée de trois panneaux distincts, soigneusement doublés de volants en tulle de soie et décorés de nœuds en ruban argenté près de l’ourlet.
[La robe est exposée sur son mannequin devant une élégante cheminée, tournée de façon à ce que la traîne s’étale dans la pièce.]
La robe est rehaussée d’un cordon argenté formant un motif géométrique rappelant l’art déco. Chaque couture est finie à la main, une marque de fabrique de la haute couture et un témoignage du savoir-faire invisible maîtrisé par les artisans les plus qualifiés.
[Un cordon argenté forme un motif triangulaire sur le buste.]
Ces standards élevés de couture avaient un prix, sans aucun doute reflété dans son coût initial.
La coupe est typique du style des années 1920, droite et plate. Cependant, en 1930, à la veille de la Grande Dépression, la forme naturelle du corps commence à réapparaître. Les hanches sont bien marquées comme elles l’étaient à la fin des années 1920, mais le volume ajouté à la jupe permet de mettre en valeur une taille fine par contraste.
[Le tissu lisse a un aspect velouté.]
Une touche d’audace se manifeste dans l’empiècement : en mousseline de soie rose pâle transparente, il donne à l’entrée de la mariée, l’impression que la robe glisse le long de son corps, son décolleté étant presque nu. Elle devait être remarquable.
Nous savons qu’à un moment donné, l’année suivant son mariage, la mariée décida de faire un voyage de magasinage à Minneapolis. Partie seule, mais frustrée par la solitude d’un si long trajet, elle décida de rebrousser chemin à la frontière. De retour à Winnipeg, elle fit une visite surprise chez l’une de ses demoiselles d’honneur, où elle découvrit son mari. Le romantisme, la confiance et les espoirs associés à cette robe furent brisés en un instant. Effondrée d’avoir surpris son mari dans une liaison avec son amie, la mariée rentra chez elle et mit fin à ses jours.
[musique]
En tant qu’historien de la mode disposant de peu de détails, je ne peux que spéculer sur ce qui a motivé une réaction si extrême. Dans les années 1930, le mariage définissait en grande partie le statut social et la sécurité économique d’une femme, et c’était sa responsabilité de maintenir l’union, quel que soit le comportement répréhensible de son mari. Bien entendu, le divorce était rarement une option acceptable.
[D’autres gros plans de la robe élégante apparaissent.]
J’ai récemment appris l’identité de la femme qui a porté cette robe et dont la vie s’est achevée de manière si tragique, mais je choisis de ne pas la révéler.
Son anonymat ajoute à la valeur symbolique de l’artéfact, et son histoire devient représentative de toutes les femmes qui ont connu la culpabilité, l’humiliation et le désespoir lorsque leur mariage s’effondrait.
[Les deux robes sont exposées, côte à côte.]
Comprendre les événements et motivations qui ont conduit Mme Tuff à sauver la vie de son mari, ou notre mariée anonyme à mettre tragiquement fin à la sienne, nous fait voir chacune de ces robes de mariée d’une manière plus profonde. Lorsqu’on les considère dans le contexte de leur histoire personnelle, ces robes cessent d’être de simples vêtements élégants. Elles possèdent une valeur au-delà de l’évidence, et c’est ce qui les rend spéciales.
[musique]